Pourquoi les équipes de Formule 1 semblent encore sous-valorisées face aux franchises américaines

« Je pense que les équipes sont sous-valorisées par rapport aux franchises américaines » : cette phrase de Jefferson Slack, directeur général d’Aston Martin, lâchée au Grand Prix de Monaco 2026, résume un débat devenu central dans l’économie de la Formule 1.
Soixante-seize jours après cette déclaration, Aston Martin a annoncé que le propriétaire de la franchise NFL des New York Jets est entré au capital de l’écurie. Une illustration spectaculaire de la thèse défendue depuis des mois dans le paddock : l’écart entre la valorisation des équipes de F1 et celle des grandes franchises sportives américaines n’aurait, selon eux, plus lieu d’être.
Une idée martelée par les équipes : l’écart de valorisation ne tient plus
Dans l’entourage des équipes, le message est clair : si la F1 est devenue un actif sportif mondial, avec des revenus en croissance et une rareté structurelle, pourquoi resterait-elle valorisée nettement en dessous des standards américains ?
Jefferson Slack formule l’argument avec une comparaison directe :
« À mon avis, nous nous échangeons encore à des niveaux relativement bas. Les franchises — ce qu’est la Formule 1, puisqu’il n’y a pas de promotion/relégation comme au football — sont valorisées sur un multiple des revenus. Nous sommes valorisés à six ou sept fois les revenus. Pourquoi une équipe NBA est-elle valorisée à 12 fois les revenus ?
« Il n’y a que 11 équipes en Formule 1, et il n’y en aura probablement toujours que 11. Le risque est relativement faible dans le sens où nous avons une empreinte mondiale. Nous avons des contrats long terme et le sport continue de croître. »
Quand la dynamique des prix devient « normale »
Le patron de McLaren, Zak Brown, abonde dans ce sens, en rappelant un phénomène récurrent sur tous les grands marchés sportifs :
« Si vous regardez le sport en général, les valeurs n’ont fait qu’augmenter. À chaque fois qu’il y a un deal record dans un sport, les gens disent : “Oh, c’était fou”. Puis, cinq ans plus tard, vous regardez en arrière et vous voyez que les valeurs ont continué de grimper », expliquait-il lors d’une conversation à Miami en mai 2026.
Flavio Briatore, lui, exprime davantage de stupéfaction face à l’accélération historique des montants :
« J’ai vendu ma part dans Benetton, et la valeur de l’équipe était de 80 millions de dollars. OK, maintenant on parle de 3,5, 4 milliards. Et tout le monde prédit que dans trois, quatre ans, l’équipe vaut 10 milliards », confiait-il lors d’un échange à Enstone en juillet 2026.
Pourquoi le sujet devient incontournable
La valorisation des équipes touche à l’intime pour les dirigeants : c’est à la fois un indicateur de puissance, un outil de négociation, et un miroir de l’attractivité du championnat. En parallèle, l’intérêt pour les chiffres de la F1 s’étend bien au-delà du paddock, d’autant que les montants « bougent tout le temps » et, jusqu’ici, dans une direction positive.
Et rien n’indique que l’on ait atteint un pic d’intérêt médiatique : il y a du mouvement autour des équipes, des actionnaires, et plus largement de l’investissement sportif.
Les signaux venus des États-Unis : Jets, Lakers, Yankees
L’entrée de Robert « Woody » Johnson (New York Jets) au capital d’Aston Martin a été l’un des marqueurs les plus visibles de cette convergence. Mais elle s’inscrit dans une semaine marquée par plusieurs surprises liées aux franchises américaines.
La « vente » des LA Lakers, par exemple, comporte un angle F1 via les opérations financières de Mark Walter, qui incluent TMG Motorsports, propriétaire de Cadillac F1. Pour l’objet de cette analyse, le point clé est le niveau : il s’agit de la « plus grosse valorisation jamais vue pour la vente d’une franchise sportive ». Le passage d’un montant de 10 milliards de dollars (payé seulement dix mois plus tôt) à un prix de vente « convenu » de 12,5 milliards cette semaine renforce l’idée défendue par Slack et Brown : les références américaines tirent les comparaisons vers le haut.
Dans le même temps, Apollo Capital, géant du private equity, a lancé une branche dédiée à l’investissement sportif et a rapidement enchaîné : Wrexham, l’Atlético de Madrid, et plus récemment les mythiques New York Yankees. Là encore, la valorisation des franchises fait partie intégrante du récit.
Le private equity s’installe en F1, avec des modèles de plus en plus variés
Le profil des propriétaires d’équipes commence à évoluer dans le sillage de ces opérations. Dorilton Capital est la représentation la plus visible de ce type d’acteur en Formule 1. Au Royaume-Uni, le private equity souffre d’une réputation parfois dégradée dans le football, où il est présent depuis plusieurs années. Pourtant, les propos de Matthew Savage, entendus lors d’un échange à l’usine Williams en juin, visent à rassurer : Dorilton revendique une approche et un état d’esprit « très différents ».
Dans cette conversation, Savage revient sur l’évolution qu’il observait déjà en 2020 :
« En 2020, on voyait que les valorisations étaient autour d’une fois les revenus pour les équipes de Formule 1. Les équipes NBA, NFL partaient à sept, huit, neuf, 10 fois les revenus. Et j’ai regardé ça et je me suis dit : écoutez, il n’y a que 10 équipes à l’époque. La NFL, c’est 30. C’est un super sport mondial. Ces équipes vont se vendre plus cher. On pensait que les valorisations allaient augmenter », explique Savage.
Il souligne aussi que, pour lui, la comparaison avec les franchises américaines ne peut qu’aider lors de négociations : elle sert de repère et de levier d’argumentation.
Comparaisons difficiles : chaque équipe est un cas unique
Aujourd’hui, le private equity reste une partie limitée de la structure de propriété des équipes de F1. Et comme souvent en Formule 1, ce qui se passe « sous la surface » varie énormément : les structures sont très différentes et aucune ne se ressemble vraiment.
Conséquence : certaines comparaisons de valorisation restent théoriques, car elles ne reposent pas toujours sur des transactions réelles. Quel est le prix « réel » de Ferrari ? Impossible à trancher, notamment à cause de sa structure de propriété. Dans une moindre mesure, le même type de difficulté se pose avec Red Bull.
Le débat devient plus solide quand une transaction a lieu. Récemment, cela a alimenté la frénésie : Toto Wolff a structuré une opération particulière en utilisant une partie de sa participation personnelle dans Mercedes, aboutissant à une valorisation de 6 milliards de dollars. De son côté, une réorganisation de l’actionnariat de McLaren suggère une valorisation de 4,1 milliards.
Où arrivera le prochain point de repère chiffré ?
Le deal Aston Martin n’a pas donné d’indication sur les détails financiers. Un prochain jalon pourrait venir d’Alpine : en septembre, Otro Capital pourrait être libre de vendre sa participation dans l’équipe. Briatore a déjà fait ses calculs sur la base d’une offre évoquée :
« Nous avons une [offre] pour les 24% d’Otro, la valorisation [est] de 3,2 milliards de dollars. Tout Renault vaut 8,3 milliards. Donc nous représentons 40% ou 50%… c’est complètement fou. »
La question est vertigineuse : la partie du groupe Renault qui engage deux voitures en course pourrait-elle valoir 40% à 50% de tout le groupe qui produit deux millions de voitures ? Crédible ou non, le marché pourrait bientôt apporter une réponse.
Et Alpine n’est pas forcément le prochain « datapoint » ferme : d’autres discussions se dérouleraient dans le paddock, sans être publiques. Parmi les dossiers perçus comme les plus évidents figure Cadillac.
La demande explose : rareté, mondialisation et “prime de durabilité”
À l’échelle macro, les nouvelles valorisations ne surprennent pas totalement : dès qu’un accord devient public, les chiffres ne peuvent être que « vers le haut ». Plusieurs théories, jugées défendables, expliquent la montée de la demande.
Les investisseurs derrière les opérations Lakers et Yankees ont déjà justifié leur bascule vers le sport par deux idées fortes : ils « voulaient des actifs avec des qualités qui ne peuvent pas être répliquées par la technologie » et estiment que « le sport est structurellement isolé d’une substitution pilotée par l’IA ».
Adam Kelly, président de l’agence de marketing sportif IMG, résume l’argument de manière encore plus directe :
« Je vois le sport comme un antidote à l’IA. Le contenu généré par l’IA va inonder le marché et nos plateformes. Le sport devient un contrepoids : du direct, un rendez-vous incontournable qui perce le bruit ambiant, avec une valeur de rareté et des enjeux humains. »
En miroir, le doute sur certaines valorisations technologiques
À l’inverse, la surprise de Briatore face aux valorisations sportives est contrebalancée par ceux qui jugent « folles » certaines valorisations de sociétés technologiques, notamment autour des activités liées à l’IA. Une partie de la hausse serait alimentée par la « circular financing », citée parmi plusieurs raisons pour lesquelles certains investisseurs craignent une surchauffe de segments du boom IA.
Cette opposition permet à Iuri Struta, rédacteur chez S&P Global Market Intelligence (spécialiste technologie, fusions-acquisitions et marchés de capitaux, incluant IA et investissement sportif), de remettre les franchises américaines au centre comme repère rassurant :
« Je préférerais parier que les Lakers seront encore là dans cent ans, mais je ne suis pas sûr pour Apple, Alphabet ou toute autre grande entreprise technologique », explique Struta. « La durabilité d’un actif doit être valorisée avec une prime. »
Des appels toutes les semaines, mais une offre ultra-limitée
Matthew Savage affirme ressentir très concrètement l’onde de choc sur la demande : il dit recevoir « deux ou trois appels par semaine » venant « d’investisseurs institutionnels, de familles à très haut patrimoine, et parfois d’un constructeur automobile ».
À Miami cette année, Brandon Snow, directeur commercial et operating partner chez RedBird Capital Partners (l’un des investisseurs représentés via la participation de 24% d’Otro Capital dans Alpine), a décrit la logique des institutionnels :
« La propriété intellectuelle la plus précieuse au monde aujourd’hui, c’est le sport. Nous allons être longs sur la F1 aussi longtemps que possible. Ce que vous voyez dans la plupart de ces fonds de private equity qui entrent dans le sport, c’est un capital beaucoup plus “evergreen”, des investissements long terme. Personne ne cherche vraiment des trades de court terme. »
Cette demande se heurte à une réalité simple : il n’existe que 11 équipes, et au moins la moitié, semble-t-il, n’a aucun intérêt à vendre… ou ne peut pas. Malgré la complexité du marché, l’“Économie 101” s’applique : une demande énorme dépasse une offre extrêmement rare.
Pourquoi les voix les plus fortes viennent souvent de profils “US-friendly”
Avec le recul, il n’est peut-être pas surprenant que trois dirigeants de haut niveau — Jefferson Slack, Zak Brown et Matthew Savage — exposés de près aux marchés financiers américains, et familiers des franchises US, aient été parmi les plus vocaux sur l’idée d’une sous-valorisation des équipes de F1 selon ce benchmark.
Désormais, l’ensemble du paddock s’est formé au sujet. Et à mesure que les croisements de propriété se multiplient, une question demeure : la Formule 1 peut-elle, à terme, surperformer financièrement des institutions aussi iconiques que les Yankees ou les Lakers ?
Conclusion
Entre rareté structurelle (11 équipes), mondialisation, contrats long terme, et appétit croissant du capital, la trajectoire des valorisations en Formule 1 semble portée par des forces profondes. Le prochain accord public donnera peut-être un nouveau point d’ancrage chiffré. Une certitude : ce marché n’a pas fini de surprendre, et son avenir se jouera autant sur la piste que dans les salles de conseil.
Foire aux Questions
Pourquoi compare-t-on les équipes de F1 aux franchises NBA ou NFL ?
Parce que la Formule 1 fonctionne comme un système de franchises : il n’y a pas de promotion ni de relégation, et le nombre d’équipes est limité (11). Cela rapproche la F1 de la logique économique des ligues américaines, où la rareté et la stabilité structurent les prix.
Que signifie “valoriser une équipe à 6 ou 7 fois ses revenus” ?
C’est un multiple de revenus : on compare la valeur totale estimée de l’équipe à son chiffre d’affaires annuel. Jefferson Slack explique que les équipes de F1 seraient autour de 6 à 7 fois les revenus, alors que des équipes NBA peuvent être valorisées autour de 12 fois les revenus.
Pourquoi la rareté des équipes (11) compte autant dans les valorisations ?
Avec un nombre d’actifs très limité et une demande qui augmente (investisseurs institutionnels, familles fortunées, parfois constructeurs), la concurrence pour entrer au capital peut faire monter les prix. C’est un mécanisme classique d’offre et de demande.
Quel rôle joue le private equity dans la F1 aujourd’hui ?
Il progresse mais reste minoritaire dans la structure globale de propriété. Des acteurs comme Dorilton Capital (Williams) incarnent cette tendance, tandis que d’autres investisseurs (via des participations comme celle d’Otro Capital dans Alpine) illustrent l’intérêt croissant pour la F1 comme actif long terme.
Pourquoi l’IA est-elle évoquée dans un débat sur la valorisation du sport ?
Certains investisseurs considèrent le sport comme un actif “durable” et difficile à remplacer : du direct, des enjeux humains, une attention rare. Des discours d’investisseurs et des analyses comme celles d’Adam Kelly (IMG) ou d’Iuri Struta (S&P Global Market Intelligence) soutiennent l’idée que cette durabilité mérite une prime, notamment face aux incertitudes sur certaines valorisations technologiques.
En marge de ces valorisations, le rêve devient concret: s'offrir une Aston Martin DB11 via LOA ou LLD, garanties incluses et achat à distance, reste possible. Pour comparer les offres de leasing et passer du paddock au volant, voyez Joinsteer.

























































