L’annulation des pénalités infligées à Pierre Gasly au Grand Prix de Monaco a provoqué un revirement spectaculaire plusieurs jours après l’arrivée. Elle a non seulement modifié le classement, mais aussi l’attribution du trophée de la troisième place, et privé Isack Hadjar de ce qui aurait été son premier podium avec Red Bull.

Au cœur de cette décision rare: une histoire de centimètres dans la zone de mesure de vitesse de la voie des stands, et une question centrale posée par les commissaires: Gasly a-t-il réellement dépassé la limite de 60 km/h?

Les centimètres manquants qui ont forcé le spectaculaire revirement de pénalité concernant Gasly en F1

Un revirement inédit plusieurs jours après l’arrivée

Gasly a été rétabli à la troisième place après la décision des commissaires d’annuler ses pénalités pour excès de vitesse dans la voie des stands. Celles-ci comprenaient une pénalité pour vitesse en pitlane, ainsi que deux pénalités de cinq secondes appliquées lors de l’épreuve à Monaco.

La justification détaillée des commissaires révèle une chaîne d’éléments techniques et procéduraux, dont certains n’étaient pas disponibles au moment des décisions prises le jour de la course.

L’erreur de mesure au cœur du dossier

Le système de contrôle de vitesse en voie des stands calcule une vitesse moyenne: il divise la distance entre deux boucles de chronométrage par le temps mis pour parcourir cette distance.

Dans le premier secteur de mesure situé juste après l’entrée des stands, le chronométreur officiel (Formula One Management) avait enregistré une longueur de zone de 2 692 cm.

Problème: à Monaco, la voie des stands (entrée et sortie comprises) est courbe. Le trajet géométriquement le plus court à l’intérieur de la zone n’est donc pas une ligne droite. Un relevé réalisé après l’événement a établi que la distance minimale réellement possible dans ce secteur était de 2 615 cm, soit une différence de 77 cm.

Ce nouvel élément était considéré comme significatif et surtout pertinent, car il n’était pas disponible pour les commissaires lorsqu’ils ont rendu leurs premières décisions. C’est notamment ce point qui a justifié l’acceptation d’une révision.

Le processus standard, combinant mesures satellitaires et mesures sur site, vise justement à déterminer une distance minimale. Or, les barrières à l’entrée des stands avaient été repositionnées depuis 2025, ce qui a potentiellement permis une trajectoire sensiblement plus courte en 2026 qu’auparavant. Même si la mesure avait été adéquate les années précédentes, elle pouvait donc être devenue obsolète pour 2026.

Nikolas Tombazis, figure la plus senior de la FIA en Formule 1, a déclaré que la méthode de mesure « pourrait avoir été insuffisante pour cette configuration particulière de la voie des stands ».

La conséquence est directe: comme la formule repose sur distance ÷ temps, une distance supposée trop longue gonfle artificiellement la vitesse calculée. Autrement dit, les données ayant servi à déterminer qui avait dépassé la limite et qui ne l’avait pas fait étaient faussées.

La Formule 1 a indiqué dans un communiqué: « Nous avons mesuré les zones concernées de la voie des stands de façon identique à l’épreuve 2025 et suivi les procédures comme d’habitude. Cependant, le processus a identifié une discordance de mesure. Comme tous les acteurs du sport, nous visons les meilleurs résultats et, comme toujours, toute amélioration ou tout ajustement jugé nécessaire à la lumière de cette situation sera mis en place. »

Comment la vitesse a été “corrigée”

Le règlement évoque une « limite de vitesse » sans préciser qu’elle serait « uniquement déterminée par le processus du système officiel de chronométrage ». Cette nuance a laissé aux commissaires une marge pour regarder au-delà de la simple sortie brute du système.

Dans leur approche, « la question simple à trancher » était de savoir si Gasly avait dépassé la limite de 60 km/h — et si cela pouvait être établi d’une autre manière.

En retenant la distance théorique la plus courte (2 615 cm) et les temps de passage enregistrés entre les boucles (1,604 s et 1,602 s), les vitesses correspondantes seraient de 58,7 km/h et 58,8 km/h.

Les commissaires ont toutefois noté qu’il n’aurait pas été possible de parcourir exactement cette distance minimale: la largeur de la voiture et la trajectoire réelle (avec les contraintes de l’environnement en pitlane) imposent un chemin plus long que le strict minimum géométrique.

Mais ils ont aussi relevé que la formule mentionnée dans le rapport officiel de chronométrage se réfère à une distance minimale mesurée. À ce titre, ils ont estimé qu’il y avait un fondement à considérer la valeur de 2 615 cm.

Les commissaires ont également effectué un calcul inverse: si Gasly avait roulé à 60 km/h exactement, il aurait parcouru 2 673 cm et 2 670 cm sur les temps de passage constatés — soit moins que les 2 692 cm supposés par le système.

Ils ont reconnu qu’avec les éléments disponibles, il était impossible de garantir à 100% la distance exacte parcourue « au dernier centimètre ». Mais ils ont estimé que, compte tenu des données, la distance réelle était nécessairement plus proche de la distance minimale théorique que de la valeur utilisée par le système.

Ils ont donc conclu, avec une « satisfaction confortable », que Gasly n’avait pas dépassé la limite.

Les commissaires avaient déjà douté pendant la course

Une partie clé de l’affaire n’est apparue que plusieurs jours après, car certaines informations n’étaient pas accessibles pendant l’épreuve ou n’ont émergé qu’à la suite d’analyses spécifiques post-course.

Fait notable: les commissaires ont interrogé le contrôle de course pendant la course au sujet des pénalités de vitesse, jugeant inhabituel que plusieurs pilotes enregistrent exactement 60,1 km/h.

Cette interrogation est survenue après la troisième infraction — celle de Franco Colapinto. Il leur a été répondu qu’il n’y avait pas de problème et que les données étaient donc exactes.

Cette réponse reposait sur l’idée que le système fonctionnait correctement et, surtout, sur l’hypothèse compréhensible que le système était alimenté avec les bonnes valeurs de distance.

Autre limite des rapports disponibles en course: ils ne précisaient pas quelle portion de la voie des stands était concernée par l’infraction. Les commissaires n’avaient donc pas connaissance du fait que les présumés excès de vitesse se concentraient tous dans la même zone de chronométrage, celle la plus proche de l’entrée des stands.

La discordance issue du relevé par scan n’a été mise en évidence que lorsque Alpine a construit son argumentaire. Le chronométreur officiel a ensuite produit son propre rapport et a indiqué avoir « assisté proactivement la FIA » pour rassembler les informations utiles aux évaluations des commissaires, en cherchant à partager un maximum d’éléments dans un souci de transparence.

Pourquoi une certitude absolue n’était pas nécessaire

Les commissaires ne peuvent pas affirmer avec une précision absolue que Gasly ne roulait pas trop vite. Mais ils ont considéré que ce niveau de certitude n’était pas requis pour trancher.

Les vitesses de 58,7/58,8 km/h reposaient sur la distance minimale théorique de 2 615 cm, qui n’est pas strictement réalisable. D’autres éléments ont été écartés: par exemple une mesure de la pitlane par Alpine avec une roue de mesure, ou des données de vitesse issues de la voiture, jugées non fiables pour des questions d’étalonnage.

Les commissaires ont donc admis qu’il était impossible de donner une vitesse exacte « définitive ». En revanche, ils ont estimé que le système avait produit un faux positif et qu’ils avaient une conviction suffisante que Gasly ne pouvait pas être en excès de vitesse, « même en tenant compte de la largeur de la voiture et de la probabilité que la voiture n’ait pas emprunté la trajectoire théorique la plus courte ».

Ils ont également noté qu’il existait « un delta significatif » entre la distance utilisée pour calculer la vitesse et la distance qui pouvait être parcourue — et qui semble avoir été parcourue.

Au sein de la FIA, selon les pratiques et les conclusions de la Cour d’appel internationale, le niveau de preuve requis pour une décision est celui de la « satisfaction confortable », défini comme « une conviction forte et claire ».

Les commissaires ont rappelé l’échelle habituelle: le niveau le plus bas est la « balance des probabilités » (plus probable que non), le plus élevé, typique du pénal, est « au-delà de tout doute raisonnable » (quasi certitude). Dans ce dossier, ils ont estimé à l’unanimité que le seuil de « satisfaction confortable » était atteint — et que les éléments « s’approchent » du niveau « au-delà de tout doute raisonnable ».

Pourquoi les autres pilotes pénalisés ne peuvent pas être “aidés”

Ce revirement ne change rien pour les autres pilotes pénalisés pendant la course, même si Gasly n’aurait pas terminé troisième sans que deux autres concurrents aient eux aussi écopé de sanctions.

Lewis Hamilton, George Russell, Franco Colapinto et Oscar Piastri ont tous reçu des pénalités pour la même lecture à 60,1 km/h dans la même zone. Russell et Piastri auraient terminé devant Gasly sans leurs pénalités.

Les commissaires ont reconnu qu’« il restera sans doute des questions » sur le caractère réel de ces infractions. Mais il n’existe pas de règlement donnant le pouvoir d’annuler une pénalité déjà purgée en course.

Ces pilotes ayant purgé leurs sanctions pendant l’épreuve, il n’y a pas l’équivalent d’un simple retrait de temps ajouté après l’arrivée. De plus, la fenêtre permettant de contester via une procédure de révision est dépassée.

Il reste à voir si une équipe engagera un recours et prolongera le processus. McLaren et Red Bull ont indiqué leur intention d’examiner cette option.

Les arguments des équipes et la suite possible

McLaren ne peut pas récupérer après coup l’annulation de la pénalité de Piastri, ni en tirer un bénéfice direct. Mais avec Red Bull et Racing Bulls, l’équipe perd un meilleur résultat du fait de la réintégration de Gasly à la troisième place. C’est pourquoi ces équipes ont participé à la procédure de révision pour soutenir le maintien de la sanction de Gasly.

Red Bull a fait valoir que le chronométrage était cohérent tout le week-end, que la procédure normale avait été respectée, et que les équipes avaient ajusté leurs systèmes pour fonctionner avec la méthode établie.

McLaren a souligné que les équipes connaissent les imperfections des calculs de vitesse en pitlane et qu’elles encadrent les pilotes en conséquence.

Les équipes n’ont pas pu empêcher la nouvelle décision. Elles doivent désormais évaluer s’il existe une chance réelle de la faire annuler.

Conclusion

À Monaco, une différence de 77 centimètres a suffi à renverser une décision sportive majeure, en rappelant à quel point la précision des mesures est cruciale en Formule 1. La suite dira si ce dossier s’arrête là ou s’il déclenche une évolution durable des méthodes de contrôle en voie des stands — avec, en ligne de mire, un sport encore plus juste et plus robuste face aux marges infimes qui font basculer un résultat.

Foire aux Questions

Comment la vitesse en voie des stands est-elle calculée?

Elle est calculée comme une vitesse moyenne: le système divise la distance entre deux boucles de chronométrage par le temps mis par la voiture pour passer d’une boucle à l’autre.

Pourquoi une erreur de 77 cm peut-elle changer une pénalité?

Parce que si la distance utilisée est trop grande, la vitesse calculée augmente artificiellement. À temps de passage identique, une distance surestimée peut faire apparaître un dépassement de la limite alors qu’il n’a pas eu lieu.

Qu’est-ce que la « satisfaction confortable » évoquée par les commissaires?

C’est un seuil de preuve utilisé dans le cadre des décisions de la FIA, correspondant à une conviction forte et claire. Il ne s’agit pas d’exiger une certitude absolue, mais un niveau de conviction solide fondé sur les éléments disponibles.

Pourquoi les autres pénalités infligées pendant la course ne sont-elles pas annulées?

Les commissaires ont indiqué qu’il n’existe pas de base réglementaire leur permettant d’annuler une pénalité déjà purgée en course. Contrairement à des secondes ajoutées après l’arrivée, une sanction exécutée en temps réel ne peut pas simplement être “retirée” ensuite.

Pourquoi plusieurs pilotes ont-ils été relevés à 60,1 km/h?

Les commissaires ont eux-mêmes trouvé cela inhabituel et ont interrogé le contrôle de course pendant l’épreuve après la troisième infraction (celle de Franco Colapinto). Ils ont alors été informés qu’il n’y avait pas de problème avec les données, avant que la discordance de distance ne soit mise en évidence plus tard.

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