Les Cahier, 70 ans de Formule 1 photographiée de l’intérieur

Depuis près de 70 ans, la famille Cahier documente la Formule 1 de l’intérieur, au plus près des pilotes, des paddocks et de la vie autour des circuits.
Tout commence avec Bernard Cahier en 1952 et se poursuit avec son fils Paul-Henri jusqu’en 2019. À eux deux, ils ont couvert plusieurs générations de pilotes, de courses et d’instants hors-champ, construisant une archive qui embrasse presque toute l’histoire du championnat du monde.
Au cœur de cette collection : environ 400 000 photographies, mais aussi de nombreux objets (lettres, plaques de course, pin’s, autocollants, posters) qui racontent sept décennies au sommet du sport automobile.
Depuis près de 70 ans, la famille Cahier documente la Formule 1 de l’intérieur.
Nigel Mansell au Grand Prix de Belgique 1992, photographié par Paul-Henri.
Fait tout aussi remarquable que sa taille : l’Archive Cahier est restée fermement entre les mains de la famille. Elle constitue ainsi la seule archive photographique de F1 restée auprès de ses créateurs d’origine.
Cette collection aujourd’hui inestimable a pourtant commencé de manière simple : les photos du père étalées sur le sol du salon.
Jim Clark au Grand Prix de Grande-Bretagne 1956, photographié par Bernard.
« Il récupérait tous les tirages et allait dans notre salon, il étalait les photos au sol. Puis il faisait le tour et commençait à faire sa sélection », se souvient Paul-Henri, à propos de son père Bernard.
Pendant que Bernard triait les images en piles destinées à différents magazines, son fils observait tout près, entouré de scènes venues des circuits du monde entier.
« Mon premier souvenir, c’est de voir toutes ces photos de course au sol, sous forme de tirages papier. »
Tout le monde connaissait Bernard
Bernard discutant avec Enzo Ferrari, Italie 1956.
Le premier grand prix de Bernard Cahier est une mission au Grand Prix d’Italie 1952 à Monza. Armé de peu de choses, si ce n’est un Kodak Retina 2, le photojournaliste obtient d’une manière ou d’une autre un pass paddock et se met rapidement à faire ce pour quoi il deviendra célèbre : parler aux gens.
À la fin du week-end, il s’est déjà fait des amis dans tout le paddock. Au fil des décennies, il devient l’une des figures les plus reconnaissables de la photo en F1, nouant des relations étroites avec des pilotes comme Graham Hill, Phil Hill et Dan Gurney.
« Tout le monde connaissait Bernard. Et Bernard connaissait tout le monde », résume Paul-Henri.
Parmi ces amitiés, aucune ne marque davantage que celle avec Juan Manuel Fangio.
Fangio donnant quelques conseils à un jeune Paul-Henri en 1961, photographié par Bernard.
« Fangio est devenu un vrai ami de la famille. Il venait chez nous, il y restait, et il faisait un barbecue argentin dans le jardin. »
À l’époque de Bernard, le paddock est plus petit, moins formel et beaucoup plus accessible qu’aujourd’hui, ce qui favorise de véritables amitiés entre ceux qui y évoluent.
Avec le recul, Paul-Henri estime que c’est l’un des plus grands changements qu’ait connus la F1.
« On allait au Grand Prix, c’était très libre, c’était une atmosphère amicale et ouverte. »
Harry Schell attrape une bouteille d’eau lancée par Bernard, Portugal 1959.
Mais à mesure que le sport grandit, les restrictions de sécurité, l’hospitalité d’entreprise et un accès de plus en plus contrôlé changent la manière dont les photographes travaillent et interagissent.
« Les gens se connaissaient et je pense que la camaraderie est un mot-clé », explique Paul-Henri.
« Et je pense que ça a disparu, et c’est vraiment dommage. »
À bien des égards, l’Archive Cahier préserve ce monde d’avant, avant que la F1 ne devienne le mastodonte qu’on connaît.
Ce qui distingue Bernard, toutefois, ce n’est pas seulement l’accès : c’est la façon dont il l’utilise.
« On l’a appelé le Cartier-Bresson du sport automobile, et c’est un immense compliment : il avait un talent étrange pour être au bon endroit au bon moment, très proche des gens. »
James Hunt au Grand Prix de Monaco 1974, photographié par Bernard.
Pour Paul-Henri, son père possède une capacité rare à se fondre dans le décor. Les pilotes lui font confiance, acceptent sa présence et finissent par ne plus faire attention à l’appareil.
« Il était si proche des pilotes, en particulier, qu’il était comme l’un d’entre eux. »
Résultat : des photos de moments naturels, sans garde-fou, qui donnent à voir l’envers du décor.
Le garçon avec l’appareil
Paul-Henri Cahier assis dans la Maserati 250F de Fangio, Monaco 1957.
La passion de Bernard pour la F1 tient peut-être à une rencontre fortuite, mais pour Paul-Henri, sa trajectoire n’a rien d’un hasard.
Chaque année, son père l’emmène de la maison familiale, sur la rive française du lac Léman, jusqu’à Monza. Les images, les sons et les odeurs du grand prix y laissent une empreinte durable.
« J’étais un jeune garçon, j’étais enchanté », raconte-t-il.
« J’ai un souvenir très vif d’arriver sur le circuit un vendredi matin, d’entendre le bruit de ces voitures, des V12, et l’odeur, l’odeur de l’huile de course Castrol R… c’était tellement excitant. »
Un jour, Bernard lui met un appareil entre les mains et l’encourage à faire ses propres photos. Les premières images de Paul-Henri datent de Monza 1965, un week-end particulier.
« Par coïncidence, c’était la première victoire de Jackie Stewart. Sa victoire coïncide avec le moment où j’ai fait mes premières photos, et j’ai des images de lui sur le podium. »
Le premier podium de Jackie Stewart, capturé par un jeune Paul-Henri.
Il n’y a pas d’apprentissage formel. Bernard lui montre les bases (charger la pellicule, mise au point, exposition), puis le laisse se débrouiller.
« Ce n’était pas un grand professeur, mais d’une certaine façon c’était très bien, parce que ça m’a forcé à apprendre par moi-même », explique Paul-Henri.
Malgré une enfance baignée dans la F1, la photographie n’est pas son premier choix de carrière. À la fin de l’adolescence et au début de l’âge adulte, il suit les courses de manière irrégulière, travaillant parfois pour son père, tout en explorant l’art, la musique et le voyage.
Ce n’est qu’en 1982, après son mariage et la naissance de son propre enfant, qu’il décide d’en faire son métier. Ce qui commence comme un moyen de gagner sa vie devient rapidement davantage.
Porté par une nature farouchement compétitive, il veut non seulement travailler en F1, mais aussi être reconnu par ses pairs parmi les meilleurs. Pendant les quatre décennies suivantes, il construit un œuvre parallèle à celle de son père, en développant un style distinctif.
Deux façons de regarder la Formule 1
Grand Prix d’Italie 1961, photographié par Bernard.
Ils partagent le même métier, mais pas la même approche.
La force de Bernard réside dans sa capacité à se rapprocher des personnes et à saisir des moments d’authenticité. Paul-Henri, lui, se passionne pour la composition, la lumière et la forme.
« J’ai ce que j’appellerais un œil graphique, j’adore la composition. »
Cette recherche le pousse vers des lumières dramatiques et des contrastes marqués, en se plaçant souvent de manière à obtenir des arrière-plans sombres qui détachent la voiture.
« J’essaie de trouver des endroits où je peux me positionner avec des arrière-plans sombres, ce que j’adore faire, un peu dans un style Caravage. »
Au final, l’Archive Cahier raconte deux histoires très différentes : l’une, observatrice et intimiste ; l’autre, plus graphique et artistique.
Lewis Hamilton au Grand Prix du Canada 2007, photographié par Paul-Henri.
Malgré sa manière de photographier, Paul-Henri a aussi une raison de garder une certaine distance avec les pilotes. Il grandit à l’une des époques les plus dangereuses de la F1 et voit de près les risques encourus.
Un souvenir reste particulièrement vif. Au Grand Prix de France 1968 à Rouen, la famille Cahier passe le week-end avec le pilote français Jo Schlesser, qui fait ses débuts en F1 pour Honda. Ils partagent des repas, se croisent tout au long de l’événement. Puis, au deuxième tour de course, Schlesser se crash et meurt.
« J’étais juste un virage au-dessus de l’endroit où il a eu son accident. J’ai vu cette fumée sombre… il y avait des débris partout, et tout brûlait. »
« Ça m’a beaucoup marqué, parce qu’avant ça, secrètement, je me disais : je veux être pilote. »
Après ce qu’il décrit comme une « forte rencontre avec la mort », la photographie apparaît comme un moyen bien plus sûr de rester proche de ce sport qu’il aime.
Senna
Ayrton Senna au Grand Prix du Japon 1989, photographié par Paul-Henri.
Parmi tous les pilotes photographiés par Paul-Henri au cours de sa carrière, Ayrton Senna reste le plus marquant.
Il photographie le Brésilien depuis ses débuts en F1 en 1984 jusqu’à sa dernière course, fatale, dix ans plus tard à Imola. Tandis que beaucoup se focalisent sur son génie en piste, Paul-Henri est attiré par autre chose.
« Ce que j’aimais, c’était faire des portraits de lui. »
Senna à Dallas en 1984, photographié par Paul-Henri.
Le visage de Senna, explique-t-il, le trahit en permanence. Là où certains pilotes d’élite semblent calmes et parfaitement contrôlés, ses émotions affleurent même lorsqu’il essaie de les contenir.
« Il était extrêmement émotif. Il arrivait à le maîtriser, mais ça se voyait sur son visage. Et son visage changeait tout le temps, très mobile, très expressif. »
Senna au Japon en 1989, photographié par Paul-Henri.
Pourtant, malgré cette expressivité, une distance demeure.
« Il avait comme un mur invisible autour de lui. Quelques personnes s’en approchaient, mais pas beaucoup. D’une certaine manière, il était très timide, ce qui est étonnant quand on voit ce qu’il faisait », ajoute Paul-Henri.
Père et fils
Au début des années 1980, Paul-Henri construit sa carrière professionnelle. Pendant une brève période, père et fils travaillent côte à côte en F1 : ils voyagent ensemble, couvrent les courses et alimentent la même archive grandissante.
Cela ne dure que quelques années (1982-1985), mais Paul-Henri en garde certains de ses souvenirs les plus heureux.
« On a eu plusieurs années ensemble sur les circuits, et c’était une très belle période. »
Mêmes hôtels, repas partagés, longs week-ends sur les circuits du monde entier. À ce moment-là, Bernard voit son fils s’imposer comme un photographe respecté à part entière : publications régulières, puis poste de photographe en chef de l’annuel de sport automobile Autocourse.
Cette reconnaissance compte beaucoup pour Bernard.
« Il a commencé à voir que je publiais des photos de grande qualité. Et ça le rendait fier. C’est agréable, pour un fils, de rendre son père fier. »
Le dernier Cahier
Malgré son importance historique, l’Archive Cahier reste un projet profondément personnel.
Bernard décède à 81 ans, en juillet 2008, laissant l’intégralité de l’archive entre les mains de son fils.
Paul-Henri a photographié son père Bernard à Hockenheim en 1988.
Au fil des ans, Paul-Henri reçoit des offres pour vendre la collection. Il refuse toujours. La conserver dans la famille lui paraît essentiel : prolonger l’œuvre de son père et protéger l’identité de l’archive.
« On m’a proposé de vendre l’archive, j’ai toujours refusé, et j’ai toujours pensé qu’il y aurait une sorte de processus de dynastie. »
La réalité pourrait être différente : la lignée pourrait s’arrêter avec lui. Malgré ses efforts pour transmettre le goût de la photo de F1 à ses fils, tous deux prennent d’autres chemins professionnels.
« J’aimerais pouvoir la donner à mes enfants. J’ai deux fils qui sont d’excellents photographes. Mais ils ne sont pas là-dedans. »
Paul-Henri au Grand Prix d’Allemagne 2011.
À sa mort, précise Paul-Henri, l’archive reviendra à ses fils, mais ce sera à eux de décider quoi en faire. « Une fois que tu n’es plus là, ce qui arrive ensuite n’est plus ton problème », dit-il en riant.
De fait, Paul-Henri n’est pas seulement le conservateur de l’archive : il pourrait en être le dernier dépositaire au nom des Cahier. Environ 400 000 photos sur pellicule restent dans la collection, dont beaucoup existent encore sous forme de négatifs et de tirages physiques qui attendent d’être numérisés.
Les parcourir aujourd’hui révèle bien plus qu’un simple relevé visuel de la Formule 1.
C’est un trésor d’instants capables d’accrocher l’œil, même chez un amateur occasionnel : pilotes, voitures, célébrations, défaites, mais aussi les amitiés et les familles qui gravitent autour de la course.
Michael Schumacher au Grand Prix du Brésil 2000, photographié par Paul-Henri.
Nombre de ces images auraient leur place dans un musée ou une galerie d’art. Peut-être est-ce pour cela que Paul-Henri parle encore de cette collection avec autant d’affection.
« Parce que c’est ainsi que je la considère : comme une œuvre d’art. »
Après sept décennies et deux générations, l’Archive Cahier est devenue quelque chose d’unique : un album de famille de la Formule 1, construit par un père et son fils, témoins privilégiés d’une grande partie de l’histoire du sport.
Conclusion
L’Archive Cahier rappelle qu’au-delà des chronos et des titres, la Formule 1 est aussi une histoire de visages, de liens et d’instants volés entre deux départs. À l’heure où des centaines de milliers de négatifs attendent encore d’être numérisés, l’avenir de ce patrimoine pose une question simple et fascinante : qui, demain, portera la mémoire visuelle de la F1 aussi près du cœur ?
Foire aux Questions
Qu’est-ce qui rend l’Archive Cahier unique en Formule 1 ?
Son ampleur (environ 400 000 photos sur près de 70 ans) et le fait qu’elle soit restée dans la même famille, de Bernard Cahier à son fils Paul-Henri, sans changer de mains.
Quand Bernard Cahier a-t-il commencé à couvrir la Formule 1 ?
Dès 1952, lors d’une mission au Grand Prix d’Italie à Monza, avec notamment un appareil Kodak Retina 2 et un accès paddock qu’il parvient à obtenir.
En quoi le style de Paul-Henri diffère-t-il de celui de Bernard ?
Bernard est reconnu pour sa proximité avec les personnes et sa capacité à capturer des moments naturels. Paul-Henri, lui, met davantage l’accent sur la composition, la lumière et les contrastes, recherchant souvent des arrière-plans sombres.
Pourquoi Ayrton Senna a-t-il marqué Paul-Henri Cahier plus que d’autres pilotes ?
Paul-Henri l’a photographié de 1984 jusqu’à sa dernière course à Imola, et il dit surtout avoir aimé réaliser ses portraits. Il décrit un pilote très expressif, dont les émotions se lisaient sur le visage, tout en conservant une forme de distance.
Que devient l’archive aujourd’hui ?
Après la mort de Bernard en juillet 2008, Paul-Henri en devient le dépositaire. Il explique que l’archive sera laissée à ses fils, qui décideront librement de la suite, tandis qu’une grande partie des photos existe encore en négatifs et tirages en attente de numérisation.
Et si, après ces clichés, venait l’envie d’écrire la vôtre? Symbole d’un mythe, la Ferrari 250 GTO incarne ce rêve automobile; pour le vivre en LOA/LLD, avec garanties, rendez-vous chez Joinsteer.
























































