Shanghai sous la pluie : les grands gagnants et perdants du double rendez-vous de Formule E

Un week-end de Shanghai aussi humide qu’imprévisible a offert un scénario renversant : une victoire choc (et peut-être la dernière) d’un vétéran, et un nouvel énorme virage dans la dynamique de la course au titre en Formule E.
Voici les gagnants et les perdants marquants de ce double rendez-vous en Chine.
Gagnant : Lucas di Grassi et Lola-Yamaha Abt (18e / 1er)
L’idée d’un Lucas di Grassi concluant une carrière déjà immense par un dernier succès avait quelque chose de romanesque… et, sur le papier, presque d’irréaliste. Pourtant, à Shanghai, ce scénario a pris vie et a enveloppé le paddock d’une atmosphère particulière.
Les circonstances ont été exceptionnelles : une opération parfaite de « smash-and-grab », construite sur la justesse de lecture et l’exécution. Di Grassi, son ingénieur Markus Michelsberger et l’ensemble de Lola-Yamaha Abt ont suivi une voie à part, misant patiemment sur un pari calculé de réglages orientés piste sèche, pari qui a fini par rapporter gros.
Et il ne s’agit pas d’une victoire héritée. Le résultat est venu de l’alignement de plusieurs facteurs, chacun tombant au bon moment. Le succès symbolise aussi un retournement notable pour le nom Lola : il y a quatre ans, la marque semblait enterrée… mais pas totalement disparue.
Le propriétaire Till Bechtolsheimer mérite d’être salué pour avoir relancé la marque et permis à cette victoire de se matérialiser. C’est le premier succès d’envergure pour Lola depuis la victoire de Rebellion aux Petit Le Mans 2012, avec un prototype basé sur un dessin Lola LMP. Quelques mois avant cette réussite de 2012, l’usine de Huntingdon avait fermé ses portes, et l’on pensait perdre un autre grand constructeur britannique.
Frederic Espinos, directeur adjoint de l’équipe Lola-Yamaha Abt, a résumé l’état d’esprit : « C’est une grande récompense pour tout le monde parce que quand on est au fond, c’est facile d’être démotivé, mais nous, c’est l’inverse. »
Il a aussi insisté sur l’engagement du groupe quand le programme a été bousculé : « Quand tous les horaires ont été changés, j’ai entendu que certaines équipes se plaignaient. Mais ceux derrière moi ne se sont pas plaints, même s’ils n’ont pas beaucoup dormi. Ça montre leur motivation. »
En piste, la manière dont di Grassi a géré la première moitié de course, dans des conditions délicates, a été remarquable. Un détail ne peut toutefois pas être ignoré : le full course yellow a été déclenché à cause de la voiture de son équipier Zane Maloney, immobilisée.
Ce neutralisation a, au final, facilité la tâche de di Grassi : le leader Joel Eriksson a perdu une partie de son temps « utile » en attack mode. Espinos n’était d’ailleurs pas catégorique sur l’issue sans cet épisode : « Est-ce qu’on aurait gagné sans ça ? Je ne suis pas sûr. On avait encore un attack mode et on était rapides. Je ne pense pas qu’ils [Eriksson et Envision] croyaient qu’on était aussi rapides. Parfois, les gens voient la voiture bleue et jaune et pensent qu’on est lents. Mais aujourd’hui on était rapides et on avait les réglages secs. »
Perdant : Mitch Evans (8e / DNS)
Quatre points seulement sur l’ensemble du week-end : c’est maigre, surtout quand on met en face les 40 points inscrits par Pascal Wehrlein. Pour Evans, qui arrivait avec l’étiquette de référence au championnat, Shanghai pourrait compter parmi les tournants de la saison.
Au pire moment, Evans a subi un problème technique. Le patron de l’équipe Jaguar, Ian James, a évoqué une « suspicion de panne du DC-DC [puissance] ». Cette pièce standardisée aurait ensuite entraîné un effet négatif sur la batterie de traction.
James a précisé que la situation rappelait un incident déjà observé au Mexique sur la voiture d’Antonio Félix da Costa : « Ce n’est pas très différent de ce que nous avons vu au Mexique sur la voiture d’Antonio. Nous pensions que le problème avait été contenu, donc nous devons maintenant revenir en arrière, laisser le fournisseur faire l’analyse, et déterminer si c’est le même mode de défaillance ou un nouveau. »
Pour Evans, déjà sanglé et prêt à prendre le départ au moment où tout a basculé, il ne restait qu’à regarder et espérer limiter la casse au classement.
« Ça aurait pu être pire, ça aurait aussi pu être beaucoup mieux », a-t-il expliqué. « On est toujours dans le coup, mais il nous faut quatre dernières courses parfaites pour aller jusqu’au bout. Je suis confiant, mais j’ai toujours en tête à quelle vitesse ce championnat peut changer, en bien comme en mal.
Les trois dernières courses l’ont rappelé, et presque rien de tout ça n’a été sous notre contrôle.
On ne peut plus se permettre d’autres problèmes comme celui-là, ni de se faire sortir. Mais sur le rythme pur, on peut encore être là. »
Gagnant : Pascal Wehrlein (1er / 4e)
Quatre occasions, quatre fois des points. Une pole, une victoire, un avantage constructeurs renforcé, la tête du classement équipes récupérée, et surtout un basculement majeur au championnat pilotes : Wehrlein a transformé un retard de 19 points sur Evans en une avance de neuf points. Pour Porsche, c’est exactement le type de week-end dont l’équipe avait besoin.
Wehrlein a tiré un bilan globalement positif, avec une performance très solide sur un tour comme en rythme de course le samedi. Le doublé pole + victoire est rare, mais son discours a aussi gardé une part de lucidité sur le dimanche : « Je pense qu’on a bien fait avec ce qu’on avait en main ce week-end. On a marqué 40 points, c’est un très gros week-end. D’un autre côté, avec de petites décisions ou circonstances différentes, on pourrait avoir une autre pole et une autre victoire, donc j’ai le sentiment qu’on a aussi perdu 13 à 16 points [dimanche].
Mais si quelqu’un m’avait proposé 40 points avant le week-end, j’aurais probablement signé. »
Certains estiment que la victoire du samedi à Shanghai pourrait être la plus cruciale de sa saison, après trois courses sans relief à Monaco et Sanya, une séquence marquée par une élimination causée par son équipier Nico Mueller, puis par sa propre erreur à Sanya lorsqu’il a violemment percuté Norman Nato et l’a envoyé hors course.
La saison multiplie les rebondissements : Wehrlein face à Evans, annoncé sur le départ de Jaguar ; Wehrlein face à son rival Antonio Félix da Costa ; ou une lutte à trois. Et tout cela avec encore quatre courses à disputer.
En termes de portée, cette victoire s’inscrit aux côtés de son premier succès à Mexico City en 2022 et de celui, décisif pour le titre, à Londres en 2024. Et l’impression qui se dégage est qu’un nouvel épisode fort pourrait arriver à Tokyo, à Londres… ou sur les deux rendez-vous.
Perdant : Nissan (13e / 8e et 20e / 17e)
Oliver Rowland a, dans les grandes lignes, vécu un week-end difficile comparable à celui d’Evans : un petit point de plus au total que le Néo-Zélandais, grâce à une huitième place le dimanche et un point de meilleur tour qui a constitué sa principale consolation.
Le samedi de Norman Nato a été lourdement plombé : il a été à nouveau pénalisé pour un accident qui n’était pas de son fait à Sanya. Ses pénalités multiples, liées à des changements de composants au-delà du quota autorisé par le règlement, l’ont forcé à effectuer un stop-and-go, ce qui l’a empêché de jouer quoi que ce soit.
Sur le plan stratégique, Nissan a vécu un week-end « miroir » avec Rowland. Le samedi, l’équipe est partie sur une orientation plus sèche… mais la pluie a neutralisé sa progression : alors qu’il remontait vers une cinquième place, il a glissé jusqu’à la 13e. Le dimanche, à l’inverse, l’équipe a choisi des réglages plus humides et s’est fait surprendre par une piste qui séchait vite.
Le directeur de l’équipe, Tommaso Volpe, a reconnu la surprise : « On s’attendait à une course entièrement sur le mouillé, et on a été surpris de voir à quelle vitesse la piste séchait. Peut-être qu’on doit regarder les données, car c’est toujours facile de juger comme ça. Peut-être qu’on n’a pas réagi correctement pendant la course, mais on ne sait pas. »
Rowland a tout de même sauvé quelques points et s’est montré très rapide par séquences, malgré un accrochage avec da Costa (les deux voitures se sont touchées brièvement).
Au final, les performances modestes et le total de points maigre ont été difficiles à digérer : Nato n’a jamais existé dans le match et a terminé 17e, ce qui le laisse désormais à 98 points de son équipier Rowland.
Volpe a retenu un point positif : « Le seul positif est que, côté championnat pilotes, on n’a pas perdu tant que ça. Oliver est toujours en position d’attaquer et de gagner le championnat, tandis que côté équipes, la situation n’est clairement pas celle qu’on attendait en début de saison, et il faut réinitialiser nos objectifs. »
Gagnant : Envision (7e / 3e et 17e / 5e)
Un vrai récit en deux temps pour « les verts » : discrets le samedi, puis brillants le dimanche grâce à une stratégie inspirée. Résultat : Joel Eriksson est passé de la 18e place à la 3e, et Sébastien Buemi a remonté jusqu’au groupe de tête pour accrocher la 5e position.
Eriksson, pour sa première visite à Shanghai, a d’abord assuré un solide top 10 avec une septième place lors de la première course. Puis il a marqué les esprits dans la deuxième : remontée tonitruante, passage en tête, et premier podium en Formule E.
Certains le considèrent comme l’une des révélations de la saison. Une chose est sûre : Envision a beaucoup cru en lui dès le début de campagne, dans un contexte où Jaguar (chez qui Eriksson a été pilote de développement et réserviste plusieurs saisons) a aussi joué un rôle positif.
À Shanghai, Eriksson semblait promis à la victoire jusqu’au full course yellow provoqué par l’arrêt de la Lola de Maloney. Est-ce que cela lui a coûté le succès ? Eriksson a pointé ce qui s’est passé à la relance : « Les pneus ne se sont jamais vraiment réveillés quand on est repassés au vert. Ça montait bien jusqu’au FCY. J’avais quelque chose en réserve et j’avais encore un attack mode. Si c’était resté au vert, je pense qu’on aurait probablement pu le garder jusqu’au drapeau à damier, car on aurait pu attendre de prendre l’attack à la fin. Je suis un peu dégoûté, mais on est partis du fond de grille pour marquer mon premier podium, à la course à domicile d’Envision. »
Pour Buemi, auteur d’une course solide depuis la 16e place sur la grille, la frustration était logique : il estimait avoir un « super rythme » sans en récolter tout le bénéfice. « Le seul problème, c’est que j’étais trop haut en pressions de pneus », a-t-il expliqué. « On ne s’attendait pas à ce que la piste sèche autant.
On a séparé nos stratégies avec Joel ; il avait la meilleure stratégie en termes de pression et ça a payé. Au final c’est rageant parce que je pense que j’avais un très bon rythme, mais on a quand même marqué des points intéressants pour l’équipe. »
Perdant : Mahindra (5e / 18e et 15e / 16e)
À Shanghai, les Mahindra ont globalement moins bien fonctionné que sur la plupart des autres circuits de la saison, malgré un samedi solide d’Edoardo Mortara (finalement sans récompense) et une cinquième place pour Nyck de Vries.
Mortara, qui répète qu’il n’était pas attendu que lui ou Mahindra jouent le titre cette saison, n’est désormais plus en position de contredire cette idée : il se retrouve à 38 points de Wehrlein. L’écart paraît trop important à combler, même si Tokyo et Londres semblent plutôt favorables à la Mahindra M12Electro.
Le samedi, la malchance a frappé Mortara : une remontée de la 17e place jusqu’à une vraie lutte pour le podium a été réduite à néant par une sortie dure et brutale de la voiture de sécurité, décision arrivée à un moment délicat alors qu’une averse approchait du circuit.
« L’explication est simple », a déclaré Mortara, finalement classé 15e après avoir perdu le point de la 10e place au drapeau à damier à cause d’un accrochage avec Vergne. « On a eu la voiture de sécurité au pire moment pour notre stratégie.
Ces choses doivent aussi aller dans le bon sens si tu veux marquer des points en Formule E. Malheureusement, la direction de course a sorti la voiture de sécurité au pire moment, et ça a compromis notre course. »
À propos d’un éventuel espoir de titre, Mortara a été clair : « Le championnat n’a jamais été un objectif pour nous cette année.
L’objectif est plutôt de marquer des points et d’être compétitifs à chaque week-end. Si on peut trouver plus de performance dans les prochaines manches, peut-être qu’on peut aussi revenir dans le championnat. »
Le dimanche, la course a été très difficile : de Vries et Mortara n’ont jamais pesé, en lutte avec leurs réglages et surtout avec la capacité à placer les pneus dans une fenêtre d’exploitation compétitive.
Conséquence au classement équipes : Mahindra a glissé derrière Andretti à la quatrième place, avec désormais Envision comme rival crédible pour cette position avant les deux derniers événements.
Gagnant : Jean-Éric Vergne (6e / 2e)
Cette saison, Vergne a souvent semblé loin de son meilleur niveau. Il a clairement eu des défis à gérer — certains visibles, d’autres non — et notamment un changement de structure en passant de DS Penske à Citroën.
Sans briller par une vitesse de course « pure » en efficacité sur la majorité des épreuves, Vergne a tout de même signé sept arrivées dans les points en 12 courses. Le problème, c’est que ces résultats se situaient presque toujours dans la partie basse du top 10.
Pas à Shanghai le dimanche. Son choix de réglages orientés piste sèche lui a permis de se battre pour la victoire, même s’il a fini par être une cible idéale pour la charge finale de di Grassi.
« Je suis en fait très heureux d’être très frustré avec une P2 », a-t-il confié, en célébrant son premier podium depuis l’épreuve correspondante en Chine, en juillet dernier. « Mais au vu de la saison, faire un podium ici est fantastique, surtout au regard d’où on est partis [18e]. »
Vergne a sérieusement envisagé de s’arrêter aux stands afin de changer de pressions de pneus après un départ derrière voiture de sécurité, avant de choisir de continuer. Et au fur et à mesure que la piste séchait, son rythme s’est amélioré.
« Lucas et moi, on discutait sur la grille en disant : “Essayons de mettre les pressions sèches.” En fait, je n’arrivais pas à suivre la voiture de sécurité au début, donc j’ai demandé à m’arrêter pour les bonnes pressions. La saison a été dure, donc avoir un podium fait du bien. »
Conclusion
Shanghai a rappelé à quel point la Formule E peut se jouer sur un mélange de lecture météo, de réglages, de gestion des pneus et de neutralisations au timing décisif. Entre le pari gagnant de di Grassi, le week-end référence de Wehrlein et les coups durs pour Evans, Nissan et Mahindra, la lutte pour le titre ressort plus vivante que jamais.
Et si ce double rendez-vous a appris une chose, c’est que l’histoire de la saison peut encore s’écrire d’un trait… dès la prochaine course.
Foire aux Questions
Qu’est-ce que l’attack mode en Formule E ?
L’attack mode est une phase d’utilisation temporaire de puissance supplémentaire, activée par le pilote selon des règles précises. Le timing est crucial : une neutralisation comme un full course yellow peut perturber le moment idéal pour l’exploiter.
Qu’est-ce qu’un full course yellow (FCY) ?
Le FCY est une neutralisation où toutes les voitures doivent ralentir et respecter un delta de temps imposé, sans voiture de sécurité en piste. À Shanghai, cette phase a joué sur la hiérarchie en impactant notamment la gestion de course du leader au moment où l’attack mode entrait en jeu.
Pourquoi les réglages « piste sèche » ou « piste humide » peuvent-ils faire basculer une course ?
Parce qu’ils conditionnent l’équilibre de la voiture, la motricité et la capacité à mettre les pneus dans la bonne fenêtre de fonctionnement. Quand la piste passe rapidement du mouillé au séchant (ou l’inverse), un choix initial peut devenir un avantage majeur… ou un piège.
À quoi sert un convertisseur DC-DC et pourquoi sa panne est-elle critique ?
Le DC-DC gère la conversion d’énergie électrique entre différents niveaux de tension. Une défaillance peut entraîner des effets en cascade, jusqu’à impacter la batterie de traction, ce qui peut mener à l’impossibilité de prendre le départ ou de maintenir la performance attendue.
Pourquoi un pilote peut-il recevoir de lourdes pénalités après des changements de composants ?
Le règlement limite le nombre de composants pouvant être remplacés sur une saison ou un événement. Dépasser ces quotas entraîne des pénalités sportives, pouvant aller jusqu’à des sanctions de course comme un stop-and-go, qui ruine presque toujours les chances de marquer gros.














