Flavio Briatore, patron d’écurie en Formule 1, a livré une discussion au long cours sur un sujet qui dépasse largement une simple annonce de sponsoring : l’arrivée de Gucci comme sponsor-titre d’Alpine, la transformation du public de la F1, l’explosion des valorisations des équipes, et la manière dont il veut remettre l’équipe d’Enstone sur une trajectoire gagnante.

Gucci sponsor-titre : un signal fort pour Alpine et pour la Formule 1

Briatore explique que l’idée d’associer une grande maison de luxe à une monoplace est née d’un constat : la discipline comptait déjà une marque de luxe très visible dans l’écosystème des événements, mais pas de « vraie » maison de luxe installée comme marque majeure directement sur la voiture. Il décrit l’accord Gucci-Alpine comme un levier d’élévation de la marque Alpine, et un marqueur supplémentaire de la montée en gamme perçue de la Formule 1.

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Des échanges insistants, puis l’étape décisive : convaincre la direction de Gucci

Selon Briatore, les discussions ont d’abord été accueillies avec scepticisme par Luca de Meo. Briatore raconte avoir insisté longuement avant d’obtenir une ouverture, puis un message clé : l’idée pouvait fonctionner, mais il fallait convaincre François-Henri Pinault (président du conseil d’administration de la société mère de Gucci).

Il évoque plusieurs réunions, un départ difficile car Pinault ne suivait pas la Formule 1 et connaissait peu ses mécanismes, puis un basculement après une première expérience vécue à Monaco. Le contexte monégasque, l’atmosphère et l’intensité de l’événement auraient contribué à rendre le projet concret et désirable, jusqu’à une décision : s’engager comme sponsor majeur, au niveau « title sponsor ».

Une mobilisation interne totale chez Gucci

Briatore insiste sur un point : l’engagement serait « à 100% », depuis la présidence jusqu’aux équipes en boutique. Il raconte une scène à Milan, où le personnel d’une boutique Gucci se disait enthousiaste à l’idée de voir la marque entrer en Formule 1. Il affirme que la formalisation du contrat, deux mois avant l’entretien, a confirmé cette mobilisation et l’ampleur du défi que Gucci veut relever pour sa première présence dans la discipline.

Ce que Gucci veut changer : merchandising, image, et effet d’entraînement

Du point de vue opérationnel, Briatore cite plusieurs axes : la présentation de la voiture, la présentation des pilotes, et surtout un programme de merchandising qu’il décrit comme appelé à devenir central. Il dit s’attendre à une présence massive en magasin et à une forte visibilité de l’offre dérivée, au point d’imaginer un « corner » F1 dans les boutiques.

Il ajoute que l’arrivée de Gucci stabilise également l’équipe : MSC est reconduit sur une durée évoquée de « 1 à 3 ans », Eni sur une durée similaire. L’objectif est de créer une base solide, un noyau de partenaires cohérent, et d’installer une continuité permettant de développer la voiture de manière plus structurée.

Un trio de partenaires à identité italienne très marquée

Briatore souligne la logique d’association entre Gucci, Eni et MSC. Il rappelle que MSC est lié à Gianluigi Aponte (originaire de Salerne, vivant à Genève, mais avec une identité italienne revendiquée), qu’Eni est l’un des grands groupes énergétiques européens, et que Gucci complète ce triangle. Pour lui, l’ensemble forme un groupe de marques de très haut niveau sur la voiture.

Il évoque aussi un « effet halo » : l’écurie serait en négociation avec « trois ou quatre » autres marques pour être associées, et il insiste sur le fait que le sponsoring se joue souvent en « business to business ».

Pourquoi la F1 attire désormais le luxe : public, billetterie et perception

Briatore ne dit pas que l’arrivée de marques prestigieuses « change » la Formule 1 à elle seule ; il parle plutôt d’une hausse de la perception de la F1 comme « l’endroit où il faut être ». Il appuie son propos avec plusieurs indicateurs :

  • Des événements à guichets fermés, course après course.

  • Des chiffres de fréquentation marquants : Silverstone à 560 000 spectateurs (record), Spa à 200 000.

  • Un rajeunissement de l’âge moyen, évoqué autour de 28-30 ans.

  • Une évolution du profil : il avance une répartition d’environ 60% de femmes et 40% d’hommes, là où la discipline était auparavant perçue comme très masculine.

Il y voit une dynamique positive pour les dirigeants actuels de la discipline et, à l’échelle des équipes, une opportunité de renforcer les marques et de se mesurer sur le terrain de l’image autant que sur la performance.

Le précédent Benetton : l’outsider qui a bousculé l’ordre établi

Briatore replace l’histoire dans une boucle : il est arrivé en F1 avec Benetton, une marque de vêtements « grand public » plutôt que luxe. Il considère toutefois qu’à l’époque Benetton avait une dimension quasi premium, avec environ 7000 boutiques, et une puissance d’image mondiale.

Il rappelle que Benetton fut un des premiers exemples de « vraie » marque de mode en Formule 1, au point qu’à un moment l’équipe était davantage connue que les magasins. Il insiste sur l’aspect improbable d’un titre mondial remporté avec une marque de T-shirts et de pulls, dans un univers dominé par des structures historiques et très techniques.

Marketing et presse : passer de la presse auto à la presse mode

Il raconte avoir adopté une approche radicalement différente : plutôt que de viser uniquement la presse spécialisée automobile, l’équipe a cherché la visibilité via des supports orientés mode et image (il cite notamment Vogue), avec des shootings et une mise en scène plus lifestyle. Même sans performance immédiate en piste, cette stratégie aurait fait de l’équipe un sujet médiatique permanent.

Budget inférieur, stratégie et talents : la mécanique du succès

Briatore affirme que, pendant les années Benetton, le budget était environ 30 à 40% inférieur à celui des équipes de pointe. Il estime qu’en 1995, l’équipe a pu décrocher le titre avec environ la moitié du budget d’une structure comme Ferrari à l’époque. Il attribue cela à la stratégie, au choix du pilote (il cite Michael Schumacher comme atout majeur), et à la construction d’un groupe d’ingénieurs de très haut niveau.

Il cite des noms devenus des références : Ross Brawn, Pat Symonds, et rappelle que des figures présentes aujourd’hui ailleurs dans le paddock sont passées par cette « école » (il évoque Alan Permane, et Jonathan Wheatley). Sa lecture : la Formule 1 est une affaire de personnes et d’organisation, et pas seulement de complexité technique.

De Bernie à Liberty : l’ouverture commerciale et l’ère des séries

Briatore décrit Liberty Media comme une entreprise américaine ayant apporté une « sensibilité » américaine à la Formule 1. Pour lui, la série Drive to Survive est un pivot : il résume l’idée en disant qu’avant, « on survivait », et qu’après, « on survit beaucoup mieux ».

Il ajoute que l’arrivée de Stefano Domenicali a prolongé cette dynamique, avec un calendrier à 24 courses et une discipline devenue extrêmement demandée.

L’Amérique : d’un marché impossible à un carton plein

Il rappelle qu’à une époque, courir aux États-Unis semblait presque irréalisable : il cite Phoenix (faible affluence), Indianapolis (avec de gros problèmes, dans un contexte de tensions pneumatiques), et raconte une tentative personnelle de monter un Grand Prix dans le New Jersey avec Donald Trump. Il explique que le projet n’a pas abouti car le promoteur censé construire le circuit a fait faillite.

Dans son récit, la bascule se lit aujourd’hui avec des événements comme Miami (il cite 500 000 personnes), Austin, Las Vegas, et plus largement une capacité nouvelle à remplir, quelle que soit la météo.

Liberty, une logique plus ouverte que l’ère Ecclestone

Il oppose un modèle ancien, jugé plus restrictif, à un modèle actuel qu’il présente comme plus ouvert commercialement et plus collaboratif avec les équipes. Pour lui, cela bénéficie à tous : billetterie, sponsors, valeur des équipes, et intensité autour de chaque week-end.

Valorisation des équipes : de 80 millions à plusieurs milliards

Briatore donne un repère frappant : lorsqu’il a vendu sa part de Benetton, la valeur était d’environ 80 millions de dollars. Il compare avec les niveaux actuels, où l’on parle en milliards, et rapporte les projections de certains acteurs de la finance : dans trois à quatre ans, une équipe pourrait, selon eux, valoir 10 milliards.

Sa réaction est sans détour : si l’équipe lui appartenait, il dit qu’il aurait « déjà vendu ». Il ajoute que les prix sont jugés « normaux » par certains investisseurs au regard de la trajectoire anticipée, ce qui attire des profils variés (il cite notamment des investisseurs américains, chinois, et plus largement une forte volonté d’entrer au capital des équipes).

Le cas Alpine : valorisation, actionnaires et logique de minoritaire

Briatore aborde la comparaison entre Renault et son écurie : il évoque une capitalisation de Renault autour de 8,3 à 8,5 milliards, et une valorisation de l’équipe supérieure aux rumeurs basses. Il indique qu’il existe une offre portant sur 24% du capital, sur une base de valorisation autour de 3,2 milliards, et que la discussion de travail se situe vers 3,5 milliards. Il souligne ainsi que l’équipe représente une part très significative de la valeur du groupe automobile, alors même qu’une écurie fabrique en pratique deux voitures de course, avec beaucoup moins d’employés qu’un constructeur produisant des millions de véhicules.

Concernant l’actionnariat minoritaire (Otro Capital, 24%), il explique que la question d’une éventuelle revente relève surtout de Renault. Il se montre sceptique sur la facilité pour un acteur d’acheter 24% sans accord profond avec l’actionnaire majoritaire, jugeant improbable qu’un investisseur dépense des centaines de millions pour un minoritaire sans alignement sur la gouvernance. Il précise que, sportivement, cela ne change pas son quotidien : l’actionnaire peut évoluer, mais l’équipe doit surtout rechercher un partenaire capable d’apporter autre chose que de la finance (technologie, compétences, soutien structurant).

Alpine-Renault : indépendance, conformité et partenariat Mercedes

Briatore dit être habitué à travailler avec Renault et explique qu’il a toujours recherché l’indépendance de l’équipe, même sous pavillon constructeur. Il admet toutefois les contraintes de conformité d’un groupe coté, qui peuvent se traduire par des processus administratifs lourds — en particulier au début — avant d’être fluidifiés.

Il cite plusieurs dirigeants avec lesquels il a travaillé : Louis Schweitzer, Carlos Ghosn, Luca de Meo, et François Provost. Il décrit une relation actuelle jugée bonne, avec « beaucoup de liberté », tout en informant le groupe des sujets en cours.

Moteur et boîte Mercedes : un pivot technique et psychologique

Il se dit très satisfait de l’accord avec Mercedes : disposer du meilleur sur un poste crucial (groupe propulseur) et de la boîte de vitesses change, selon lui, le ressenti interne. Il estime que l’arrière de la voiture est ainsi sécurisé, et que le travail peut se concentrer davantage sur le reste (il évoque le travail « du nez jusqu’au pilote »), c’est-à-dire l’aérodynamique, l’intégration, et l’ensemble des performances globales.

Il rappelle aussi que l’équipe a perdu des talents à un moment où la direction et la trajectoire n’étaient pas claires, et où la confiance envers l’engagement de Renault en F1 était fragilisée par des changements successifs et par une perception médiatique persistante.

Pilotes : pas la priorité immédiate, mais Gasly dans le top et Colapinto en progression

Briatore affirme que le choix des pilotes n’est pas son chantier principal du moment : il veut d’abord « construire l’équipe », la confiance, et la cohésion entre les départements. Il dit considérer Pierre Gasly comme faisant partie des six meilleurs pilotes, à condition de lui fournir une voiture plus performante. Il mentionne également Franco Colapinto, très jeune, en soulignant sa progression forte entre deux saisons et l’incertitude naturelle liée au développement d’un jeune pilote.

Objectifs : remonter au top 6, puis viser des podiums

Il explique avoir promis une progression de la 10e place vers le top 6, objectif qu’il juge atteignable à court terme. Il précise que sa prime est liée à ce top 6. Pour le moyen terme, il parle d’un souhait de podiums « dans quelques années », tout en reconnaissant que sa présence personnelle dans l’organigramme n’est pas forcément un horizon à cinq ans.

Il cite un contre-exemple pour illustrer la complexité : même avec des installations exceptionnelles et un ingénieur star, une équipe peut peiner à performer. Pour lui, la clé reste la conviction collective, la prise de risques au bon moment, et l’assemblage des « pièces » du puzzle. Il ajoute qu’avec une première voiture conçue dans un cadre plus stable, l’équipe peut mieux identifier qui performe et où renforcer.

Une culture : pas de tourisme, seulement la victoire

Briatore décrit une culture interne tournée vers le résultat : il rejette l’idée d’être en F1 pour « faire le tour du monde » et profiter de l’ambiance. Il dit vouloir gagner, être compétitif, et rassembler les meilleures personnes possibles autour de cet objectif.

Il rappelle qu’une partie significative des effectifs historiques est encore présente (il évoque 80 à 90 personnes, voire davantage), et mentionne la présence d’environ 40 à 45 Italiens au sein de l’organisation actuelle.

Le symbole : dormir à l’usine

Il raconte qu’il avait fait aménager une chambre dans les installations, afin de rester sur place. Il décrit l’impact managérial : en étant présent tard et tôt, cela « gardait tout le monde honnête » et entretenait un rythme de travail exigeant. Il évoque l’existence d’une salle de sport et un quotidien centré sur l’équipe.

Pas de « soupe réchauffée » : la notion de renouvellement

À propos des retours de personnes parties ailleurs, il utilise l’image de la « soupe réchauffée » pour exprimer sa réticence à recycler automatiquement des profils déjà sortis de l’organisation. Il affirme préférer construire avec une dynamique neuve et une exigence claire.

Au-delà de la piste : expérience, lieux, et activation de marque

Briatore fait un parallèle avec ses activités hors F1, notamment le concept « Crazy Pizza ». Il explique y avoir changé le concept : pour lui, la pizza est presque un prétexte à l’expérience (musique, DJ, ambiance, performance), et non uniquement un produit. Il raconte avoir été critiqué (prix, rupture avec les codes), mais affirme que le concept fonctionne fortement.

Dans le même esprit d’expérience, il décrit une joint-venture réalisée à Monaco avec Gucci sur des lieux de plage, et l’effet des réseaux sociaux : il mentionne environ 60 millions d’abonnés pour Gucci, et décrit des visiteurs venant se prendre en photo devant un emplacement « Powered by Gucci ». Il affirme que la boutique Gucci de Monaco aurait progressé d’environ 40% par rapport à l’année précédente, et voit là une illustration directe de l’activation de marque.

Le spectacle à enrichir : Briatore veut des sprints partout

Sur le format sportif, Briatore juge qu’il faut « donner plus » au spectateur. Il critique des séances du vendredi jugées trop techniques et peu lisibles pour le public (peu de tours, retours aux stands), puis un enchaînement qualifs-course qui laisse peu d’action réellement compétitive sur plusieurs jours.

Sa proposition est claire : un sprint à chaque Grand Prix, donc 24 sprints pour 24 courses. Il estime que cela apporte deux départs, deux courses, plus d’enjeu, et un intérêt accru sur l’ensemble du week-end.

Les tribunes comme preuve : Silverstone dès le jeudi

Il cite Silverstone comme exemple, avec une affluence record et une montée en puissance des journées « hors course » : il raconte être arrivé le jeudi et avoir eu l’impression de vivre un dimanche d’il y a quelques années, avec des dizaines de milliers de personnes déjà présentes.

Il prend aussi l’exemple d’un week-end extrêmement pluvieux à Spa : malgré des conditions pénibles et une frustration sportive, il souligne la résilience et la passion du public, ainsi qu’une culture fan qu’il juge plus conviviale que dans d’autres sports, où les rivalités peuvent devenir hostiles.

Ce que Gucci prépare pour l’an prochain : curiosité maximale autour de la livrée et des tenues

Briatore pense que la voiture et les combinaisons seront scrutées comme rarement : il insiste sur le fait que l’équipe ne dévoile rien à l’avance de la livrée, et mise sur la curiosité. Il prédit que la voiture Gucci sera parmi les plus photographiées au monde, et que le merchandising sera un axe majeur de différenciation.

Conclusion

Entre sponsor-titre inédit, stratégie d’image, modèle économique en pleine inflation et chantier sportif de reconstruction, Briatore décrit une Formule 1 devenue un événement global autant qu’une compétition. Pour Alpine, le défi est désormais de transformer cette puissance commerciale en performance durable sur la piste — et de prouver qu’une vision claire, des personnes alignées et un partenariat technique solide peuvent encore déplacer des montagnes.

Foire aux Questions

Qu’est-ce qu’un sponsor-titre en Formule 1 ?

Un sponsor-titre est la marque associée au nom officiel de l’équipe (et souvent à l’identité visuelle dominante). Dans le cas décrit par Briatore, Gucci devient un partenaire majeur, destiné à structurer une grande partie de l’image et des activations commerciales autour d’Alpine.

Pourquoi l’arrivée d’une maison de luxe sur une voiture de F1 est-elle un événement ?

Briatore y voit un signe que la Formule 1 est devenue une vitrine premium incontournable. Il relie cela à des tribunes pleines, à un public plus jeune, et à une évolution de la perception du sport, qui attire désormais davantage de marques prestigieuses.

En quoi le partenariat technique avec Mercedes est-il important pour Alpine ?

Briatore explique que disposer du moteur Mercedes et de la boîte de vitesses Mercedes sécurise une partie essentielle de la performance. Selon lui, cela permet à l’équipe de concentrer ses efforts sur le reste de la voiture et d’installer plus de confiance en interne.

Pourquoi les équipes de F1 valent-elles plusieurs milliards aujourd’hui ?

Briatore compare une valorisation passée d’environ 80 millions de dollars (à l’époque Benetton) aux chiffres actuels en milliards. Il relie cette hausse à la demande mondiale, à l’ouverture commerciale moderne, et à l’intérêt d’investisseurs variés qui anticipent encore une croissance.

À quoi sert une course sprint, et pourquoi Briatore en veut à chaque Grand Prix ?

La sprint ajoute une course courte et compétitive au week-end, créant plus d’action en piste et un enjeu sportif supplémentaire. Briatore estime que cela rend l’expérience spectateur plus riche, avec davantage de départs et de moments décisifs sur plusieurs jours.

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