Formula E à Sanya : les gagnants et les perdants d’une course qui a fait exploser le classement

Une course où les quatre premiers du championnat marquent zéro point, chacun pour une raison différente, ne peut laisser personne indifférent. Sanya a livré un scénario fait de pénalités, d’interruption au drapeau rouge et de stratégies d’énergie bouleversées, au point d’effacer d’un coup les certitudes d’avant-course.
Voici le bilan complet des grands gagnants et des grands perdants d’une manche de Formula E particulièrement destructrice, et les conséquences directes sur la lutte pour le titre avec six courses encore à disputer.
Andretti, un doublé historique presque parfait
Pendant quelques instants, Sanya a ressemblé au week-end rêvé pour Andretti : un premier doublé 1-2 en Formula E, une maîtrise du rythme et une exécution collective rare.
Mais l’après-course a ajouté une note plus amère : Felipe Drugovich a écopé d’une pénalité qui l’a fait reculer de la 2e à la 4e place. Un retournement qui coûte des points, sans effacer l’impression générale d’un week-end très abouti.
Jake Dennis impérial, comme à Jakarta
Jake Dennis a semblé immédiatement en phase avec sa voiture. Comme lors de ses grandes démonstrations passées, il a d’abord construit sa journée sur un tour rapide très solide, avant de convertir en course. Il décroche sa deuxième pole de la saison après Sao Paulo, et, comme lors de l’ouverture de saison, il enchaîne avec une victoire nette.
La réussite repose sur une stratégie « solide et maligne » : contrôler le rythme à deux voitures, tenir des objectifs d’énergie réalistes et les atteindre avec précision. Le plan a fonctionné, en grande partie grâce au travail d’équipe entre Dennis et Drugovich.
Drugovich, pénalisé, mais enfin “dans le tempo” de la Formula E
Roger Griffiths, directeur de l’équipe Andretti, a souligné l’apport de Drugovich : il a joué un rôle clé dans le succès de Dennis. L’entente et l’efficacité du duo ont été un contraste marqué avec les saisons précédentes, où Dennis se retrouvait souvent dans une course différente de celle de ses équipiers.
Drugovich, lui, semble avoir franchi un cap : sa compréhension des codes de la Formula E « s’est mise en place » il y a quelques courses, et tout indique qu’il se rapproche d’une première victoire.
La pénalité vient d’un contact au virage 9 avec Pascal Wehrlein. L’incident, survenu hors champ des caméras, a été décrit comme léger, sans violence particulière. Conséquence chifrée : six points perdus pour l’équipe, mais pas de quoi masquer une course superbement exécutée.
Griffiths a aussi retenu l’impact au championnat : Andretti grimpe à la 4e place du classement équipes, et Dennis se relance dans la lutte pour le titre.
Catastrophe pour les quatre prétendants au titre avant Sanya
Le fait marquant du week-end est brutal : les quatre premiers du classement pilotes en arrivant à Sanya — Mitch Evans, Edoardo Mortara, Pascal Wehrlein et Oliver Rowland — repartent tous avec zéro point. Barrières, voitures endommagées, pénalités : les scénarios diffèrent, mais le résultat est identique.
Dans ce contexte, Antonio Felix da Costa et Jake Dennis entretiennent l’espoir d’un retour au classement, alors qu’il reste six courses.
Oliver Rowland : l’erreur de sang-froid au pire moment
Champion en titre, Rowland a été très direct sur sa tentative trop ambitieuse : en voulant forcer une manœuvre sur Wehrlein (déjà pénalisé), il a terminé dans le Tecpro du virage 4.
« Je devais garder mon calme. Et je ne l’ai pas fait », a-t-il reconnu. L’erreur semble s’être nourrie d’une frustration née d’un malentendu avec Nissan sur son niveau d’énergie restant pendant la période de drapeau rouge.
Au restart, il a multiplié les attaques agressives — ce qui est courant en course urbaine — mais dans l’optique d’un duel pour le titre, alors que ses trois principaux rivaux du “top 4” étaient déjà hors des points, cela a semblé très risqué.
Mitch Evans : une course détruite par un enchaînement de contacts
Evans avait pourtant posé de solides bases : 3e en qualification, un début de course convaincant. Mais il est devenu, sans l’avoir cherché, la cible d’une série d’accrochages.
Dan Ticktum l’a d’abord touché, puis Zane Maloney et Sébastien Buemi ont aggravé les dégâts dans l’embouteillage à faible vitesse qui a provoqué le drapeau rouge. Jaguar a tenté de réparer suffisamment la voiture pour qu’Evans reparte depuis la voie des stands, mais il n’a jamais retrouvé un rythme correct : il a été pris un tour et termine avec un retard d’un tour, frustré logiquement par l’issue de sa journée.
Pascal Wehrlein : une course forte, ruinée après le drapeau rouge
À certains moments, Wehrlein semblait idéalement placé pour décrocher une deuxième victoire cette saison. Parti 7e, il a réalisé une séquence de dépassements impressionnante pour se hisser en tête.
Il a aussi fait un choix stratégique tranché : un mode attaque initial de deux minutes, comme quelques rares pilotes. Mais la neutralisation et le drapeau rouge ont rendu ce plan moins efficace qu’espéré.
Au restart, tout s’effondre sur une attaque jugée trop ambitieuse à la sortie du virage 3 contre Norman Nato : contact, pénalité de cinq secondes, et chances de points réduites à presque rien.
Wehrlein estime que, jusqu’au drapeau rouge, tout était « très fort », avec le bon timing de mode attaque. Sur l’accrochage, il explique que Nato aurait levé très tôt, l’amenant à s’engager, avant que Nato ne réaccélère ; Wehrlein dit avoir freiné dès qu’il a compris, mais que Nato a tourné et qu’ils se sont touchés. Nato, de son côté, a jugé la tentative « un peu optimiste » et a regretté un nouvel épisode malheureux dans une saison déjà compliquée.
Edoardo Mortara : du potentiel au drame technique
Mortara avait l’allure d’un potentiel leader au vu des séances d’essais, mais sa qualification a été difficile : pas de duels, un départ au milieu du peloton (11e), là où les débris et contacts sont les plus probables.
Le risque s’est matérialisé : avant de déclencher ses quatre premières minutes de mode attaque, il a fortement endommagé son ensemble d’aileron avant. Malgré cela, il est parvenu à remonter jusqu’aux avant-postes juste avant le drapeau rouge.
Mais peu après le restart, il doit abandonner : la boucle de l’extincteur et de l’interrupteur d’arrêt de la voiture a été accrochée par des débris, provoquant une coupure accidentelle.
Pepe Marti : du chaos absolu à la 2e place
La 2e place de Pepe Marti — initialement 3e puis promu 2e après la pénalité de Drugovich — est l’un des récits les plus marquants de la course.
À un moment, Marti était quasiment immobilisé derrière la Jaguar endommagée d’Evans, au milieu d’une traînée de carbone, issue de ses dégâts et de ceux des autres. Moins d’une demi-heure plus tard, il se présentait au parc fermé avec seulement les deux Andretti devant lui, avant que l’une d’elles ne soit rétrogradée.
Son résultat est le produit d’un mélange de réussite et de performance collective :
La réussite : sa voiture n’a pas été trop gravement touchée quand son équipier Ticktum l’a percuté par l’arrière dans l’embouteillage du virage 9 qui a déclenché le drapeau rouge. Et le rythme global, plus lent qu’attendu, a favorisé une stratégie d’économie d’énergie très poussée.
La performance : l’équipe Cupra Kiro a réalisé un travail décrit comme herculéen pour remettre la voiture en état. Après la relance, Marti a exploité ses quatre dernières minutes de mode attaque, aidé par les deux tours supplémentaires ajoutés, et a remonté de la 12e place jusqu’à la 2e au classement final après application des pénalités.
Russell O’Hagan, responsable de l’équipe, a insisté sur la sérénité du plan : malgré des événements dynamiques (drapeau rouge, incidents), l’équipe est restée alignée sur un plan de course préparé.
À remettre en perspective : Marti partait 18e, conséquence d’une pénalité héritée de Monaco, et a subi des dommages à l’avant et à l’arrière après le carambolage. Dans ce contexte, signer un deuxième podium en trois courses, un septième résultat dans les points en 11 courses, dépasse largement les attentes du paddock.
Lola Yamaha Abt : entre galères et progrès, des points précieux
À Sanya, Lola Yamaha Abt a connu toutes les extrémités émotionnelles possibles : pénalités, stratégies opposées entre ses deux voitures, un point arraché, mais aussi des erreurs coûteuses.
Déjà avant le départ, l’équipe devait gérer une pénalité de grille pour Lucas di Grassi, après des changements d’onduleurs et de boîte de vitesses à Monaco le mois précédent. Cela se traduisait par une pénalité stop-and-go de 10 secondes dès le premier tour. Dans ces conditions, sa brève apparition en 4e position en fin de course n’en est que plus remarquable.
Le drapeau rouge et le restart ont amplifié l’efficacité de son approche : une stratégie d’économie d’énergie très agressive. Il a ensuite perdu un peu de terrain, mais sa ténacité lui permet d’aller chercher un point, et d’offrir à l’équipe une troisième course consécutive dans les points — une première.
La pénalité de di Grassi a, en pratique, scindé l’équipe en deux :
Zane Maloney devait aller chercher de la performance pure sur un tour, tandis que di Grassi se concentrait sur le rythme en course et l’économie d’énergie.
Maloney a montré une bonne vitesse à 300 kW, mais a touché le mur en qualification, compromettant sa place sur la grille. Les dégâts ont entraîné un remplacement de boîte, et donc une pénalité pour Shanghai. En course, il est le premier à activer le mode attaque : il remonte de la 14e à la 3e place, avant de reculer. Un contact en fin d’épreuve le laisse 11e, juste derrière di Grassi.
Frédéric Espinos, patron d’équipe par intérim, a retenu une tendance encourageante : l’équipe a « clairement progressé », et peut viser plus haut en mettant tous les éléments bout à bout dès Shanghai.
DS Penske : une stratégie enfin payante
La saison est difficile pour DS Penske, mais à Sanya, sans être la plus rapide, l’équipe a enfin vu les paramètres stratégiques tourner en sa faveur.
Taylor Barnard a été particulièrement malchanceux : il a perdu une grande partie de son mode attaque à cause d’une opération de récupération de la Nissan de Nato sous régime de neutralisation. Sans cet épisode, il aurait probablement terminé devant son équipier Maximilian Günther. Il se contente finalement de deux points grâce à la 9e place, dans une course qui, contrairement à ses sorties précédentes, n’a pas été marquée par des contacts à répétition pour lui.
Günther, classé 6e, signe le meilleur résultat de l’équipe et sa meilleure performance depuis sa victoire à Shanghai presque un an plus tôt. Sa course n’a toutefois pas été linéaire : au restart, un souci de système a perturbé son démarrage sur la grille et lui a coûté des positions.
Dan Ticktum : la faute qui efface un potentiel podium
Ticktum a confirmé sa vitesse en qualification avec une 4e place sur la grille. En début d’épreuve, il se maintenait dans le groupe de tête, avant de commettre l’erreur qui change tout : il percute la Jaguar d’Evans au virage 9 — le même endroit où sa tentative de se battre pour une place de choix avait déjà été compromise plus tôt, en glissant dans la zone d’échappement.
Sans cette « absence de lucidité », il avait, selon les tendances de rythme et d’énergie, une vraie chance de monter sur le podium, voire de s’intercaler entre les Andretti. À la place, pénalité, dégâts, et une course remise en état partiellement pendant l’interruption au drapeau rouge.
Son équipe a besoin d’un résultat simple et propre — une 4e ou 5e place sans histoire — plus que jamais. Or, en 2026, Ticktum n’en a quasiment pas eu, et Sanya s’inscrit dans cette continuité, avec cette fois une responsabilité majoritairement de son côté.
Russell O’Hagan a reconnu une course « très difficile » au vu des points possibles, tout en estimant que, le jour où le résultat tombera, il aura une saveur particulière. Il a aussi rappelé que le week-end restait globalement solide en performance pure, avec l’objectif de corriger le tir à Shanghai.
À Shanghai, Ticktum aura en plus une pénalité de cinq places sur la grille pour excès de vitesse sous drapeau rouge. Après Sanya, il compte désormais 30 points de moins que son équipier Marti : Ticktum apparaît souvent plus rapide, mais c’est le rookie espagnol qui concrétise au championnat.
Nissan : double abandon et occasion manquée
Pour Nissan, le bilan est sévère : zéro point, deux voitures cassées, et une chute de la 4e à la 5e place du classement équipes, derrière son futur client Andretti.
Rowland a laissé filer une opportunité de reprendre des points sur Evans, tandis que Nato a été la victime directe de la manœuvre trop appuyée de Wehrlein alors qu’il occupait une position solide.
Avant ces incidents, l’équipe avait pourtant limité les dégâts après une qualification délicate :
Nato a vu sa préparation pneus perturbée par une mauvaise position en piste, et ne partait que 16e.
Rowland n’a signé qu’un tour moyen, 10e sur la grille.
Le directeur d’équipe Dorian Boisdron a expliqué que l’équipe avait identifié un manque de rythme dès la FP2 : difficulté à être rapide, à pousser, à trouver l’adhérence, et une journée qui s’annonçait « très difficile ».
Au final, la course s’est terminée sur l’erreur de Rowland et la sortie de Nato après le contact avec Wehrlein. Les malheurs des autres ont limité certains dégâts au classement, ce qui évite que la quête de Rowland pour un deuxième titre consécutif ne déraille totalement. Mais, pour Nissan, l’élément potentiellement le plus coûteux reste la malchance de Nato : sans cet accrochage, il aurait pu finir 2e une fois les pénalités appliquées.
Conclusion
Sanya restera comme l’un de ces week-ends où la Formula E rappelle sa brutalité : un drapeau rouge, quelques décisions au millième, et le championnat change d’odeur. Andretti repart renforcé, Marti confirme qu’il faut compter avec lui, tandis que les favoris d’avant-course ont tous laissé des points précieux sur l’asphalte.
Alors que Shanghai approche, une certitude domine : dans cette lutte pour le titre, l’avenir appartient à ceux qui sauront transformer le chaos en méthode.
Foire aux Questions
Qu’est-ce que le mode attaque en Formula E ?
Le mode attaque est une activation qui offre un surcroît de puissance pendant un temps défini. Son utilisation influence fortement la stratégie, car il faut choisir le bon moment pour attaquer sans dégrader trop l’énergie disponible.
Pourquoi un drapeau rouge bouleverse-t-il les stratégies d’énergie ?
Une interruption au drapeau rouge modifie les rythmes, les fenêtres d’attaque et la gestion de la consommation. À Sanya, plusieurs plans de course — dont certains basés sur une économie d’énergie très forte — ont été réévalués au restart.
Comment une pénalité après l’arrivée peut-elle changer le podium ?
Des pénalités peuvent être appliquées après la course pour un contact ou une infraction. À Sanya, la pénalité de Felipe Drugovich l’a fait passer de la 2e à la 4e place, ce qui a promu Pepe Marti de la 3e à la 2e.
Qu’est-ce qu’une pénalité stop-and-go ?
C’est une sanction où le pilote doit s’arrêter dans la voie des stands, marquer un temps d’arrêt imposé, puis repartir. Lucas di Grassi a dû effectuer une pénalité stop-and-go de 10 secondes au premier tour à Sanya.
Pourquoi parle-t-on autant d’économie d’énergie en Formula E ?
En Formula E, la performance dépend autant du rythme pur que de la capacité à gérer l’énergie disponible. À Sanya, des stratégies d’économie d’énergie très agressives ont permis à certains pilotes de remonter, surtout après l’interruption et les tours supplémentaires.
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